(Gao Xingjian, Encre de Chine,)

Mercredi 27 mars 2019

     

- A côté / pas dedans 

Le sentiment d'être « à côté – pas dedans », je l'éprouve au printemps 2016 lorsque j’assiste à une assemblée générale des intermittents du spectacle au théâtre de la Ville.

Ce soir là, de jeunes représentants du Mouvement Nuit Debout invitent l’assemblée à des débats et groupes de parole sur la Place de la République. A leurs côtés, de vieilles figures partisanes applaudissent et appellent à la convergence des luttes.

Malgré une sensibilité politique commune et une désapprobation partagée sur les réformes en cours, je ne me reconnais pas dans l’expression de leur colère. Je ne peux pas non plus me mêler à la démocratie participative des Nuit Debout. Je quitte l’assemblée.

Puis les colères et exaspérations se réveillent un peu partout. Je les comprends mais je ne me reconnais pas en elles. A nouveau, je me sens « à côté, pas dedans ».  

Ce drôle de sentiment, ce positionnement décalé, je finis par le trouver normal, même nécessaire. Je m’y reconnais.

 

En janvier 2019, je pars de ce constat pour commencer à imaginer cet « à côté - pas dedans » sur un plateau.

Un homme et une femme à côté du bruit, du vacarme, de l’émotion collective qui déchaîne les affects. Etrangers à ce monde, sans être véritablement des étrangers. A la fois d’ici, mais aussi d’ailleurs. Ils regardent, à côté, pas dedans.​

Je découvre dans un article un proverbe Igbo: « le monde est comme un masque qui danse : pour bien le voir, il ne faut pas rester au même endroit. »

Tout de suite, je me dis qu’il faut se décoller pour obtenir différentes perspectives et voir autrement.

J’imagine une femme entrain de danser et un homme la regarder sous différents angles.

Je pense au masque du proverbe. Le monde se donne à voir mais notre subjectivité le trahit et le rétrécit quand on le regarde toujours du même endroit. Une vision travestie…

Être à côté du monde, pas dedans. Regarder. De loin, de près, de dessus ou dessous... Juste une présence à côté de lui, flottant dans le vide mais jamais loin de son centre de gravité et de sa masse constituante. 

 

 

(Gao Xingjian, Encre de Chine, le vide)

Mercredi 3 avril 2019

     

- A côté / pas dedans - Christophe Tarkos

J’ai entendu la poésie de Christophe Tarkos pour la première fois en 2015. Un comédien lisait à haute voix Amour. J’étais en face de lui et je me suis reconnu dans cette poésie. Un homme cherchait à dire un sentiment amoureux qui lui échappe, fait d ‘élans contradictoires.

 

Il semble que le monde entier ait su avant moi mon homosexualité. J’ai mis du temps à le comprendre et l’accepter. Malgré tout, j’ai appris à vivre cette existence comme elle doit être : sans drame.

 

Les jours suivants cette lecture, j’ai acheté L’enregistré, un recueil volumineux retranscrivant les performances, improvisations et lectures de Christophe Tarkos. J’ai mis du temps à laisser cette poésie agir sur moi. Il n’était pas simple d’entendre ni de voir ce qu’elle semblait me dire de moi.

 

Lorsqu’on est étranger à soi-même, on marche dans le vide. On se reconnait difficilement en l’autre, ne sachant se définir soi-même. On porte aussi l’angoisse souterraine de ne pas se trouver.

Je connais cet état, et le vertige, et les angoisses, et la solitude qu’il suscite.

 

Cet inconnu en nous, Christophe Tarkos lui donne une existence. Il l’incarne, lui donne une figure et en dessine les contours.

Ainsi révélé, nous le voyons, nous pouvons le connaître et s’y reconnaître.

 

Je vois dans son écriture une urgence à transcrire cette part indicible dont nous sommes fait. Il veut nous soulager, et au plus vite. Son temps est court. Le notre aussi.

 

Ce moi, profond et intime, voici qu’un poète dialogue avec lui, l’observe et nous le montre.

Ce vide, effrayant et obscur, voici qu’un poète s’y engouffre, avec la violence violente de son art. Il y apporte une clarté, une vision.

 

***

 

Je me sens parfois invisible. J’éprouve cet état lorsque je suis en relation avec une personne sans contours et qui vient se coller à moi.

Si cette personne déborde d’elle-même, je deviens comme sa propre bordure. Elle se déverse sur moi en toute confiance, sentant que je la contiens et la sécurise. Au fil du temps, sa brume se répand et pénètre en moi. J’éprouve alors le sentiment de disparaître. De son côté, elle court après moi pour tenter de me retrouver.

Je ne veux pas disparaître dans le gouffre des autres, ni dans le miens.

 

Dans sa poésie, Christophe Tarkos me permet de rester à côté de ce gouffre pour le rencontrer sans m’y compromettre. Ainsi, je peux l’observer en toute quiétude, profitant même de l’humour pince sans rire qu’il emploie pour le nommer.

 

Cette profondeur abyssale, à côté de moi, autour, au dessus, en dessous devient plaisante à regarder. Sa poésie en trace les contours, la dévoile pour que je puisse y poser mon regard et profiter de son spectacle. Ses poèmes me laissent libres de m’approcher, reculer, entrer, sortir, observer, comprendre.

 

Tarkos me fait exister à côté de ce vide. Ici je ne me sens pas invisible, je ne disparais pas en lui. Au contraire, je me révèle. Sa poésie m’incarne, elle me fait tenir debout, dans mes propres contours, ma propre existence.

 

***

 

Je suis dans la marge. Ma profession me place à l’écart du bruit et du monde. Pourtant, je suis en connexion avec ce monde. Mon positionnement est seulement décalé pour jouer avec lui, transposer mon imaginaire sur lui et trouver l’espace de me déplacer à ses côtés, le regarder sous tous ses angles et prétendre à le transfigurer.

 

Dans mon métier, j’ai toujours porté une attention à ceux et celles qui restent à côté du monde, ne pouvant exister ailleurs.

Un homme ridicule chez Fédor Dostoïevski, un modèle éprouvant sa solitude dans l’atelier d’Alberto Giacometti de Jean Genet, un homme face à son vide chez Alain Astruc, la très vieille dame à l’hôpital de Meaux, l’enfant autiste à Saint-Mandé …

Toutes ces œuvres, toutes ses rencontres sont venues à moi sans que je comprenne ce qu’elles disaient de moi.

Pierre Soulages dit : « C’est ce que je fais qui m'apprend ce que je cherche ».

Je dois vouloir mettre en lumière ceux qui sont à côté du monde parce que je reconnais ma différence en eux et mon humanité.

 

Christophe Tarkos est lui aussi à cet endroit. Il nous regarde, à côté. Il révèle ce qui sommeille en chacun de nous: nos humanités les plus enfouies, refoulées parfois. Nos existences souterraines, les peurs qui agitent nos nuits, jettent un trouble sur nos émotions et conditionnent nos attitudes et comportements.

 

Il écrit: « Le poète formule le monde ». Il choisit les mots et la matière sonore pour qu’apparaisse ce profond en nous-même, qui prolifère et nous échappe.

Sa poésie nous incarne et nous renseigne sur notre peur de l’existence, notre angoisse de se reconnaître dans l’étrange, de se voir dans ceux qui se sentent sans bordure, sans contour, invisibles, suspendus dans le vide, à l’écart du monde.

 

Nicolas Mège

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